Raymond CHANDLER - Le Grand sommeil
1939
En 1943, Raymond Chandler cède aux sirènes d’Hollywood, moins stridentes que celles des bagnoles de flics qui hurlent dans ses polars. Les nababs de la Paramount, à l’affût de nouveaux talents, apprécient la vivacité de son style. Chandler n’est pas contre le joli paquet d’oseille. Alors il collabore avec Billy Wilder. Faulkner travaillera à l’adaptation de son premier roman, Le grand sommeil, où Howard Hawks dirigera le couple mythique Bogart-Baccall. Chandler écrira, entre autres, le scénario du Dahlia Bleu de Georges Marshall, avec Allan Ladd et la Veronica Lake exhumée par Ellroy près de quarante ans plus tard en raison de sa ressemblance avec l’héroïne de son Dahlia noir.
En 1943, Chandler a déjà livré trois polars à succès : Le Grand sommeil (1939), Adieu ma jolie (1940), et La grande fenêtre (1942). Il a cinquante ans passés. Né en 1888 à Chicago, la ville du blues, il suit sa mère fraîchement divorcée jusqu’en Grande-Bretagne, séjourne en France et en Allemagne. Il obtient, en 1907, la nationalité britannique puis, reçu au concours des Affaires étrangères, trouve un emploi à l’Amirauté. Il s’y ennuie, s’essaye à la poésie, rentre aux États-Unis.
Deux avant que la Première Guerre n’éclate, Chandler suit une formation de comptable. Il retraverse l’océan, engagé dans l’armée canadienne pour se battre dans les tranchées françaises. De retour après l’Armistice, démobilisé de la RAF où il a terminé la guerre, il s’installe à Los Angeles et devient administrateur de plusieurs compagnies pétrolières.
En 1929, c’est la crise. S’y ajoute une dépendance à l’alcool : il est licencié. Brisé, il lit. Des pulps, magazines populaires peu coûteux. Imitant le genre, il apprend à en écrire, se forge un style et commence à publier dans l’un des plus connus, Black Mask, des nouvelles où son œuvre à venir germe patiemment. La première paraît en 1933. Après, on connaît l’histoire. Sept romans suivront. Puis Hollywood ; puis le spectre de l’alcoolisme à nouveau ; une tentative de suicide. Et la mort en 1959. Pneumonie.
En 1939 paraît Le Grand sommeil Chandler est tellement perfectionniste du seul point de vue du style qu’entre la parution de sa première nouvelle en 1933, Les maîtres chanteurs, et Le Grand sommeil, six années s’écoulent durant lesquelles il se fait la main, écrivant nouvelle sur nouvelle. Il noircit sans relâche, commençant par imiter son modèle, Dashiell Hammett. À relire ces novelettes, on y voit les contours de Philip Marlowe se préciser, la patte d’un écrivain s’affiner. Aujourd’hui, on prendra grand plaisir à redécouvrir ces textes de formation dans le recueil : Les ennuis, c’est mon problème, paru chez Omnibus dans une nouvelle traduction.
« La chose la plus durable en écriture, c’est le style ! » L’auteur de cette phrase n’est autre que Chandler lui-même. Car mine de rien, sa formation scolaire européenne l’y prédestinait sans doute, l’écrivain a pas mal réfléchi à la question. Si Dashiell Hammet reste le précurseur du polar « hard-boiled », littéralement polar de durs à cuire, à l’origine du mythe du détective privé, lequel rompt avec bruit et fureur avec la tradition du roman policier à énigme, Chandler en est le théoricien.
Là où Hammett écrivait à l’instinct, Chandler va patiemment mûrir le genre. Bien sûr, son Philip Marlowe peut passer pour le neveu de Sam Spade. Mais un neveu avec infiniment plus de manière. Tout autant viril certes, mais tellement plus romantique. Brutal, mais recourant, à l’inverse de son tonton flingueur, à ses seuls poings. Avec Marlowe, si un archétype est né pour longtemps, il s’efforce de se tenir à bonne distance du stéréotype du privé buveur, ex-flicard vétéran coureur de jupons invétéré. Philip Marlowe n’a rien d’un soudard, il s’impose comme la figure moderne du chevalier. Pour le reste, disons que Chandler accordait assez peu d’importance à l’intrigue en elle-même, laquelle demeure souvent confuse, procédant de l’engourdissement progressif du lecteur trop occupé par la rhétorique gestuelle et la gouaille de Marlowe. L’intrigue du Grand sommeil peut se résumer au vieux Sternwood, général à l’agonie macérant sous une serre aux faux airs de selva sud-américaine, lequel demande au détective de démasquer un maître chanteur.
Chandler aura beau jeu de préciser que « la solution du mystère doit échapper à un lecteur raisonnablement intelligent », on le sent préoccupé par le rythme de la narration, à l’écoute de sa phrase. Parlons-en de cette phrase. Rapide. Collant à l’action spectaculaire, effrénée, violente. Une phrase où tout est soigneusement pesé. Et puis ce sens inouï de l’observation. L’œil complice de Marlowe, moins marlou que ses devanciers mais infiniment plus maniaque des détails, décrivant ce qu’il voit : meubles, canapés, cendrier, abat-jour, marque de voitures, tapisseries, couleur des rideaux, avec ce fétichisme d’entomologiste qu’on retrouvera plus tard chez Ellroy et tant d’autres. L’œil de Marlowe est une caméra qui zoome, avant, arriére et retour, et cadre le moindre décor au grand angle. Logique que ses romans aient tous connu un second souffle cinématographique. Le travail, consciemment ou pas, est déjà à moitié fait.
Le tour de force du style Chandler réside, aussi et surtout, dans cette habile façon de nouer une véritable connivence entre Marlowe et le lecteur. Le héros découvre les choses en même temps que le lecteur. Et puis il y a l’homme contraint d’endurer la solitude de la ville. Le désir qui glisse sur les pavés luisants. Le mâle roulant des mécaniques face à celle, autrement plus complexe, des femmes.